Tenir un carnet de voyage : la méthode des écrivains, pas à pas

Tenir un carnet de voyage sans lâcher au troisième jour : la méthode de Delacroix, Stevenson, Leiris et Bouvier, en étapes simples et faciles à suivre.
Carnets de voyage5 min de lecture
Beaucoup de carnets de voyage meurent le troisième jour. On part avec un beau cahier, on remplit deux pages avec enthousiasme, puis la fatigue gagne et le carnet reste au fond du sac. Les écrivains voyageurs ont connu ce piège. Ceux qui ont tenu bon avaient une méthode simple, presque artisanale. La voici, étape par étape.
Pourquoi les écrivains tenaient-ils un carnet de route ?
Parce que la mémoire trie, et qu'elle trie mal. Elle garde les grands moments et jette les détails. Or ce sont les détails qui font un bon récit : le prix d'un repas, la couleur d'une porte, la phrase d'un passant. Le carnet sert d'abord de réserve. On l'écrit sur la route, on le relit au retour.
Quatre exemples célèbres montrent comment ce brouillon devient une œuvre.
- Eugène Delacroix, 1832. Le peintre embarque à Toulon le 10 janvier 1832 avec la mission diplomatique du comte de Mornay et débarque à Tanger le 24. Il rapporte sept carnets de dessins et de notes. Quatre sont conservés.
- Robert Louis Stevenson, 1878. Il marche douze jours dans les Cévennes avec une ânesse, du 22 septembre au 3 octobre 1878. Son journal de route devient en 1879 le Voyage avec un âne dans les Cévennes.
- Michel Leiris, 1931-1933. Secrétaire archiviste de la mission Dakar-Djibouti, il tient un journal de bord de plus en plus intime. Gallimard le publie en 1934 sous le titre L'Afrique fantôme.
- Nicolas Bouvier, 1953-1954. Il part de Genève en juin 1953 et atteint la passe de Khyber en décembre 1954. Son ami Thierry Vernet, qui voyage avec lui, signera les dessins du livre. Le récit paraît en 1963 : L'Usage du monde, que nous conseillons de relire avant de partir.
Entre la route et le livre, il s'écoule souvent des années. Dix ans pour Bouvier. Le carnet a tenu la mémoire pendant tout ce temps.
Quel carnet choisir pour tenir sur la durée ?
Le meilleur carnet, c'est celui que vous sortez. Un grand album rigide reste à l'hôtel. Un petit carnet souple glisse dans une poche de veste et sort au café, dans le train, sur un banc. Choisissez-le selon votre façon de voyager.
Le carnet de poche
Format proche du A6, couverture souple. Il vous suit partout. Idéal pour l'écriture et le croquis rapide au stylo.
Pour écrire
Le carnet moyen
Format proche du A5. Assez grand pour un dessin, assez petit pour un sac à dos. Le bon compromis pour la plupart des voyages.
Pour tout faire
Le carnet d'aquarelle
Papier épais qui supporte l'eau. Plus lourd et plus cher. À réserver si vous peignez vraiment chaque jour.
Pour peindre
Un conseil d'usage : un seul carnet par voyage. Si vous en ouvrez deux, l'un des deux finit vide.
Comment tenir son carnet, jour après jour ?
La méthode tient en peu de gestes. Elle a l'air trop simple. C'est justement pour ça qu'elle tient sur trois semaines.
- Datez et situez chaque page. Le jour, la ville, le lieu exact. C'est l'information qu'on regrette le plus d'avoir oubliée, dix ans plus tard.
- Notez sur le moment, en vrac. Un mot, un chiffre, un nom de rue. Pas de phrases. Ces notes de terrain, ce sont vos matériaux.
- Écrivez le soir, dix minutes. Reprenez les notes de la journée et rédigez quelques lignes. Fixez un rituel : après le dîner, avant de dormir.
- Collez ce qui vous tombe sous la main. Un ticket de bus, une étiquette, une feuille séchée. Ces objets font revivre une journée mieux qu'un paragraphe.
- Dessinez, même mal. Un croquis de deux minutes oblige à regarder. Au Maroc, Delacroix notait et dessinait sans relâche, jusqu'à se décourager devant tout ce qu'il voyait.
- Laissez des pages blanches. Une ou deux par semaine, pour compléter au retour avec une carte ou une photo.
À retenir
Dix minutes chaque soir valent mieux qu'une heure tous les trois jours. Un carnet tenu avec régularité, même en style télégraphique, raconte mieux un voyage qu'un beau texte écrit une seule fois.
Que faut-il écrire, et que faut-il laisser ?
Notez ce que les photos ne gardent pas. Les odeurs, les bruits, la température. Les prix et les horaires, qui datent un voyage mieux que tout. Les paroles entendues, entre guillemets, avec le nom ou la description de la personne.
Laissez de côté ce que vous retrouverez ailleurs : l'histoire d'un monument, la description d'un musée. Un guide le fait mieux. Votre carnet garde votre regard à vous, ce que vous avez vu et ressenti ce jour-là.
Leiris l'a montré : son journal, d'abord tenu pour la mission, est devenu un texte très personnel. Le ton devient de plus en plus personnel au fil des mois. C'est ce glissement qui le rend encore lisible aujourd'hui. N'ayez pas peur d'écrire à la première personne et d'avouer vos jours sans.
Dessiner quand on ne sait pas dessiner : comment s'y prendre ?
Commencez par des objets simples posés devant vous : une tasse, une clé, une chaise. Puis un coin de rue. Le croquis n'a pas besoin d'être juste. Il vous force à regarder longtemps, et c'est ce regard qui reste.
Ajoutez des annotations autour du dessin : les couleurs, la lumière, ce qui se passe hors du cadre. Ce mélange de texte et de croquis est la marque du carnet de voyage. Si l'aquarelle vous tente, commencez avec peu de matériel. Pour voir les carnets des meilleurs, allez au Rendez-vous du carnet de voyage de Clermont-Ferrand, où les carnettistes laissent feuilleter leurs carnets.
Que faire du carnet au retour ?
Relisez-le une semaine après le retour, pas avant. Vous verrez ce qui compte. Soulignez les passages forts, recopiez-les au propre si vous voulez en faire un récit.
Gardez le carnet tel quel, avec ses ratures. Une version recopiée ne remplace jamais l'original. Bouvier a publié son récit dix ans après son départ de Genève. Pour lire le journal de Stevenson tel qu'il a été publié, une ancienne traduction française est disponible gratuitement sur le projet Gutenberg.
Questions fréquentes
Faut-il savoir dessiner pour tenir un carnet de voyage ?
Non. Beaucoup de carnets sont surtout écrits. Le croquis aide à regarder, même maladroit. Commencez par des objets simples.
Combien de temps faut-il y consacrer chaque jour ?
Dix minutes le soir suffisent, plus quelques notes rapides dans la journée. La régularité compte plus que la durée.
Carnet papier ou application sur téléphone ?
Les deux se complètent. Le téléphone est pratique pour les notes rapides. Le carnet papier se feuillette des années après, sans batterie ni mise à jour.
Quels livres lire pour s'inspirer ?
Le Voyage avec un âne dans les Cévennes de Stevenson (1879), L'Afrique fantôme de Michel Leiris (1934) et L'Usage du monde de Nicolas Bouvier (1963) sont tous nés d'un carnet de route.


