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Lire, partir, noter

Nous ne savons pas : un poème de vœux et l'art de partir sans savoir

Un matin d'hiver près d'une fenêtre givrée : une tasse de café noir, un carnet ouvert aux pages blanches, un stylo plume et deux petites plumes d'oiseau

Nous ne savons pas : un poème de vœux de janvier 2010 bâti sur une formule répétée, la poésie des listes, et l'art de partir sans savoir où l'on va.

Poésie et chanson
Par Mathilde Corbières

5 min de lecture

Au début de l'année, on échange des vœux. On souhaite la santé, la réussite, le bonheur, et tout le monde sait d'avance ce que dira la carte. Certains poètes préfèrent faire l'inverse. Au lieu d'affirmer, ils doutent. C'est le cas d'un poème de vœux écrit pour l'année 2010, qui tient tout entier dans une formule : « Nous ne savons pas ». Nous n'allons pas le recopier. Nous allons regarder comment il est fait, puis le suivre là où il mène : sur la route, sans savoir où l'on va.

D'où vient le poème « Nous ne savons pas » ?

Le poème est signé Patrick Lafourcade et daté du 2 janvier 2010. Il a paru le 5 janvier 2010 sur l'ancien carnet de veille qui occupait cette adresse, avec en prologue une affiche de Claude Esnault sur fond noir. La page est encore lisible dans les archives d'Internet Archive.

Un poème de vœux, c'est ce qu'on appelle un poème de circonstance : un texte écrit pour une date, une fête ou une personne. On le croit souvent léger, voué à disparaître avec son occasion. Les bons poèmes de circonstance font mentir cette idée. Relu bien des années plus tard, celui-ci n'a rien perdu, parce que le doute n'a pas de saison.

Nous ne sommes pas cet ancien carnet, et nous ne reprenons aucun de ses textes. Le poème appartient à son auteur. Mais sa forme mérite qu'on s'y arrête, parce qu'elle dit quelque chose d'utile à tous ceux qui partent.

Comment est construit ce poème de vœux ?

Le poème repose sur une anaphore. C'est la figure qui consiste à répéter les mêmes mots en tête de vers ou de phrase. Ici, la formule « Nous ne savons pas » ouvre trente-six vers. Elle revient comme un refrain, et chaque fois, elle ouvre sur autre chose.

Ce qui frappe, c'est le mélange des tons. Le premier vers pose la grande question : où allons-nous ? Puis le poème passe sans prévenir du grave au cocasse. Une ligne parle du risque de vivre, la suivante d'un détail absurde, une autre s'amuse de la date même du Nouvel An. La fin, elle, descend à hauteur de table : un café du matin, étrangement bon, sans explication.

À retenir

Un poème de vœux ne souhaite pas forcément quelque chose. Celui-ci énumère ce que nous ignorons, et c'est sa façon de souhaiter une bonne année : accepter de ne pas savoir, et garder l'œil ouvert sur les petits bonheurs du matin.

Pourquoi les poètes aiment-ils les listes ?

La liste a une place à part en poésie. Elle donne un rythme sans effort. Elle met côte à côte le sérieux et le dérisoire. Et la répétition d'une formule produit un effet de litanie : on finit par l'entendre comme une respiration. Trois exemples célèbres le montrent.

21quatrains dans « Liberté » de Paul Éluard, 1942
480souvenirs numérotés dans Je me souviens de Perec, 1978
1946« Inventaire » paraît dans Paroles de Prévert

Dans « Liberté », Éluard termine chaque strophe par « J'écris ton nom ». Le poème, paru en 1942 sous l'Occupation, a été parachuté par la Royal Air Force au-dessus de la France à des milliers d'exemplaires. Prévert, lui, a donné son nom à une expression : un « inventaire à la Prévert », c'est une énumération qui mélange tout. Perec, enfin, a bâti Je me souviens sur une seule formule répétée 480 fois, en s'inspirant du I Remember de l'Américain Joe Brainard, dont les premiers fragments paraissent en 1970.

« Nous ne savons pas » appartient à cette famille. Il remplace le souvenir de Perec par le doute. Et le doute, au seuil d'une année, c'est une forme d'honnêteté.

Partir sans savoir : que disent les écrivains voyageurs ?

Ne pas savoir où l'on va, c'est aussi la condition du vrai voyage. Baudelaire l'a dit dans « Le Voyage », le poème qui clôt l'édition de 1861 des Fleurs du mal, dédié à Maxime Du Camp : « Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent / Pour partir » (Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal).

Un siècle plus tard, Nicolas Bouvier fait de cette idée un livre entier. Il part de Genève en 1953, et la route décide pour lui. Si vous ne l'avez pas lu, notre article sur L'Usage du monde et l'art de laisser la route décider vous donnera l'envie de l'emporter.

  • Partir sans tout réserver laisse de la place aux rencontres.
  • Voyager lentement, à pied ou en train régional, rend le paysage lisible.
  • Accepter de se tromper de route fait partie du voyage.
  • Noter chaque soir ce qu'on n'avait pas prévu, c'est garder la meilleure part.

Comment écrire votre propre liste de départ ?

Le poème de 2010 offre un bon exercice pour commencer une année, ou un voyage. Il prend dix minutes et un carnet.

  1. Choisissez une formule. « Nous ne savons pas », « Je ne sais pas encore », « Je me souviens » : peu importe, du moment qu'elle revient en tête de chaque ligne.
  2. Écrivez vite. Une ligne par idée, sans vous relire. Mélangez le sérieux et le léger.
  3. Laissez entrer le concret. Un objet, un bruit, une odeur. Les meilleures listes finissent souvent sur un détail tout simple.
  4. Datez la page. Relue dans un an, elle vous dira où vous en étiez.

Si l'exercice vous plaît, prolongez-le en voyage avec notre guide pour tenir un carnet de route, pas à pas. Et pour d'autres poèmes, d'autres routes, revenez flâner dans nos lectures sur Encre & Boussole.

Questions fréquentes

Qui a écrit le poème « Nous ne savons pas » ?

Le poète Patrick Lafourcade. Le poème est daté du 2 janvier 2010 et a paru le 5 janvier 2010 sur l'ancien carnet de veille de cette adresse.

Pourquoi ne pas reproduire le poème ?

Parce qu'il appartient à son auteur. Nous en décrivons la forme et le ton, sans le recopier.

Qu'est-ce qu'une anaphore ?

C'est la répétition des mêmes mots en tête de plusieurs vers ou phrases. Ici, « Nous ne savons pas » ouvre trente-six vers.

Quel poème lire avant un départ ?

« Le Voyage » de Baudelaire, dernier poème de l'édition de 1861 des Fleurs du mal. Il parle de ceux qui partent pour partir.

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